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Femmes migrantes : violences et persécutions

13 October 2012

Mediapart, 18 septembre 2012 :

« Ces violences, dont la violence sexuelle n’est que l’une des formes les plus destructrices, visent principalement des êtres sans défense. C’est-à-dire des êtres qui n’ont pu et qui ne peuvent pas être défendus, précisément parce qu’ils n’existent pour personne, si ce n’est pour eux-mêmes et pour ceux qui les violentent » (p. 139). On l’aura compris, ces êtres frappés d’une double invisibilité, en raison de leur identité de sexe et par les violences qu’elles ont subies, ce sont des femmes, des femmes migrantes.

Telle est donc l’une des conclusions de la vaste enquête conduite par Smaïn Laacher au Maroc, en Algérie, en Espagne et en France même, auprès de plus de soixante femmes ayant fui des situations de violence en Afrique subsaharienne et ayant tenté de rejoindre l’Europe par voie de terre avant d’essayer de traverser la Méditerranée. Il ne s’en cache pas : l’enquête est fondée d’une part sur des entretiens de sociologue, en général par l’intermédiaire d’associations de défense des femmes exilées ; d’autre part sur des entretiens institutionnels, essentiellement dans les pays du Maghreb, par des témoignages recueillis en tant que représentant du HCR (1). De là une enquête consciente de ses présupposés, à la fois sociologique et anthropologique, à partir de récits traversés aussi bien par une défiance et une émotion qui peuvent réduire au silence, que par la quête angoissée et désespérée d’une qualification.

En effet, provenant essentiellement d’Afrique de l’Ouest et centrale (République démocratique du Congo, Côte d’Ivoire, Liberia, etc.), ces jeunes femmes se lancent sur la voie de l’exil parce qu’elles sont les victimes de violences répétées, en général sexuelles, d’origine aussi bien politique que familiale. Fuyant discrimination, répression, harcèlement et viol, ces jeunes migrantes sont souvent soumises durant leur parcours à travers les pays du Sahara, lieux pour elles sans repères et de non-droit s’il en est, à de nouvelles contraintes sexuelles. Le viol est parfois collectif et généralement public et la stigmatisation qui en résulte, par la souillure, transforme le déni d’humanité en déni de féminité. Identité doublement niée avec les conséquences traumatiques et sociales que l’on peut imaginer. La femme migrante est doublement déconsidérée, auprès de ses proches et envers elle-même ; la seule issue pour survivre est en général la prostitution. De là l’aspiration, au-delà d’un minimum de moyens de subsistance et de protection matérielle, à la qualification la plus favorable possible dans une échelle qui va du « clandestin » ou du « sans-papiers » à « l’asile humanitaire », sinon au statut de réfugié.

Les pays de l’Union européenne ont une lourde responsabilité à l’égard d’une situation dont les exemples donnés sont à la limite du soutenable: d’une part en ne prévoyant pas le dépôt de demandes d’asile directement auprès de leurs ambassades dans les pays de l’Afrique subsaharienne dont ils exploitent par ailleurs de manière éhontée, par multinationales interposées, les ressources extractives ; d’autre part, par « l’externalisation » de leurs frontières [3], en confiant aux pays limitrophes de l’Europe le contrôle des flux migratoires et en bloquant les exilées et les exilés dans les pays du Maghreb qui ne connaissent pas un droit d’asile digne de ce nom.

Une enquête dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle vous interpelle après vous avoir choqué ; à reprendre et à méditer pour agir. Elle débouche positivement sur un appel à partager un monde commun dans sa pluralité et à s’engager pour le réaliser, avec une attention toute particulière portée aux discriminations fondées sur l’appartenance de sexe.

Claude Calame, directeur d’études, EHESS

(1) Smaïn Laacher est sociologue au Centre d’études des mouvements sociaux (CNRS – EHESS) et juge assesseur représentant le HCR à la Cour nationale du droit d’asile.

(2) Voir les derniers rapports de Migreurop : Les frontières assassines de l’Europe (2009) et Aux bords de l’Europe : l’externalisation des contrôles migratoires (2010-2011), notamment avec l’aide de la sinistre agence européenne Frontex.

Smaïn Laacher, De la violence à la persécution, Femmes sur la route de l’exil. La Dispute, 2010, 172 pp.

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